Rencontre avec Guillaume Connesson

Travailler dans le milieu de la facture instrumentale, c’est être au centre de différents mondes. Il y a les artisans d’une part, qui œuvrent à la manière d’artistes à la fabrication d’instruments, et les musiciens de l’autre, qui les font résonner grâce à leur technique et leur sensibilité. Il offre aussi des rencontres plus atypiques.

Mercredi 21 janvier, 17h, Paris, Place du Châtelet… Je pousse la porte du célèbre café Le Zimmer, à la recherche de celui que j’ai déjà eu la chance de rencontrer une fois. C’était à Lille, le 25 octobre 2014. Ce jour-là, il assistait à la première mondiale de sa dernière composition, « Cythère », Concerto pour quatuor de percussions et orchestre joué par le Quatuor Beat. En tant que fabriquant, Bergerault accompagne et travaille avec de nombreux artistes de talent. Le Quatuor est de ceux-là, nous avions donc fait le déplacement.

Un sourire discret et réservé, Guillaume Connesson m’accueille. Il a un métier à part, il est compositeur de musique. La discussion s’installe et les questions s’enchainent.

Guillaume Connesson grandit à Boulogne-Billancourt dans une famille ouverte sur le monde. Si ses parents ne sont pas musiciens eux-mêmes, ils remarquent vite que leur fils est un véritable passionné de musique. A 8 ans, il commence l’instrument qu’il connait le plus, le piano. L’évidence se fait plus présente, il ne fera pas que jouer, il composera. Autodidacte, il apprend donc la musique tout en écrivant.

« On se souvient tous de notre première fois », me dit-il alors. La sienne a lieu au conservatoire. Il a 14 ans et vient de composer une pièce pour un ensemble de six percussions, Nautilus. Le regard empli d’émotion, il me raconte ce moment touchant, gravé dans sa mémoire comme celui d’un premier émoi. Derrière la porte de la salle de répétition, les premières notes de musique viennent à ses oreilles. Les détails sont précis. Il se souvient également que, timidement appuyé sur le vibraphone, il venait de vivre un moment bouleversant qui allait marquer sa vie. « Pour un compositeur, le plus fort n’est pas la composition elle-même, mais le moment où il entend son œuvre ».

Hasard ou pas, sa famille vit à côté de la famille Landowski. C’est Flore qui lui donne ses premiers cours de piano. Touchée par son talent, elle transmet ses partitions à son beau-frère, Marcel Landowski, lui-même compositeur et véritable figure dans le milieu, qui le contacte pour une rencontre… Nouveau hasard ou pas, c’est d’ailleurs ici, dans ce même café Le Zimmer, qu’il le rencontre pour la première fois. Il a alors 15 ans et lorsqu’on l’écoute, on retrouve en lui l’enfant émerveillé. A l’époque, il n’a aucune idée de l’importance de celui qu’il rencontre, célèbre tant pour ses compositions que pour sa personnalité musicale. Il deviendra plus tard son professeur de composition, son mentor et surtout son ami, jusqu’à sa mort en 1999. Cette rencontre lui offre une opportunité unique, celle d’être joué. Et quelle plus belle façon d’apprendre, que d’entendre résonner les notes que l’on a soi-même composé ?

Les choses s’enchainent ensuite rapidement, au rythme de ses rencontres. Il fonde avec Pascal Zavaro, l’ensemble Phoenix qui réunit, non pas de musiciens ou chanteurs, mais des compositeurs s’entourant d’artistes au gré de leurs créations. Il fait aussi d’importantes rencontres intellectuelles et artistiques qui vont marquer sa carrière, comme celle de Jean-François ZYGEL lorsqu’il avait 20 ans. D’autres feront voyager sa musique à travers le monde. Il se souvient aussi de quelques moments rares, comme cette rencontre entre ses artistes et amis, le Chef d’Orchestre Stéphane Denève et le violoncelliste Jérôme Pernoo autour de l’une de ses compositions.

A la question de savoir si un compositeur est, un jour, satisfait d’une de ses œuvres, il répond que non. Dès lors, il s’arrêterait d’écrire ! A ce moment-là, je me demande si l’on écrit de la musique comme on écrit un livre. Il semble que oui.

Assis devant sa feuille blanche, Guillaume Connesson pose les notes à la manière d’un écrivain posant ses mots. Après de longs mois de travail, il prend un peu de recul sur sa création. Il revient ensuite vers elle afin de la retravailler, sous un regard plus objectif et plus critique. L’heure des répétitions marque, quant à elle, une étape importante, puisque c’est à cet instant-là qu’une pièce est entendue pour la première fois. C’est alors le moment, pour le compositeur, d’ajuster ou de modifier ce qui doit l’être, sur le vif. Lorsqu’il considère que tout est dit, son œuvre est achevée et le livre se referme. Il est alors prêt à écrire un nouveau chapitre.

Aujourd’hui, il a le bonheur de vivre de commandes et de droits d’auteur sur ses compositions. C’est un véritable luxe, et parfois, comme il le dit lui-même, une servitude. Sa préférence personnelle se porte sur la voix et l’orchestre, même s’il a plaisir à composer pour d’autres ensembles instrumentaux, comme les vents ou les cordes. Il est régulièrement contacté par des orchestres ou par des solistes.

Il y a 3 ans, Gabriel Benlolo, percussionniste du Quatuor Beat, le contacte et lui fait une demande inédite, celle d’un concerto pour quatre percussions et orchestre. Rapidement d’accord sur l’écueil et les dangers éventuels de la percussion, ils s’entendent sur une volonté commune, celle de mettre en valeur les percussions mélodiques… des marimbas et vibraphones Bergerault bien entendu ! Comme un écho à sa première composition, Guillaume Connesson se lance donc dans la création. « Cythère » commence alors à prendre vie, sous l’influence du tableau de Watteau, Pèlerinage à l’Ile de Cythère. Le concerto en prend les couleurs, le caractère et la forme. Les notes glissent sur le papier et, quatre mois de travail plus tard, l’œuvre trouve sa forme définitive.

A la question de savoir s’il est « compliqué » de composer, Guillaume Connesson répond que « plus l’artisanat est virtuose, moins il se voit et plus il évite les barrières entre la pensée et la réalisation. Au début, lorsque l’on ne sait pas utiliser un orchestre, la pensée musicale est contrainte par la limite technique. Une fois libre de cette problématique, on peut coucher, sur le papier, sa pensée musicale. L’œuvre idéale n’est jamais atteinte, le fond de la pensée et l’expression totale n’existent pas. Mais plus on avance, plus on mûrit et moins on limite sa pensée musicale ».

A ce jour, il n’est pas totalement satisfait de « Cythère », qui demandera encore quelques ajustements. Exigence d’artiste ? Très probablement, puisqu’il est nommé aux Victoires de la Musique Classique pour sa composition. Le 2 février pourrait donc venir sublimer cette aventure par une très belle récompense. C’est ce que nous lui souhaitons !

Alors que le temps file, ma curiosité me porte à l’interroger sur ses rêves et ses envies. Il aimerait l’impossible, me dit-il, voir composer Richard Wagner. Sans même lui parler, il voudrait, tapi dans l’ombre, comprendre comment il conçoit sa musique. Dans les rencontres encore possibles, il y a Fabrice Lucchini, avec qui il se trouve beaucoup de familiarité, notamment sur sa façon de ressentir ou de voir le monde, de choisir ses textes également… Une certaine sensibilité en somme, d’autant que ce dernier ne cache pas son attachement à la musique. Et puis il y a ce rêve d’enfants qui va prochainement se réaliser, celui d’écrire un opéra contemporain, sur un livret d’opéra bouffe écrit par Olivier Bleys à Bordeaux.

18h15, Guillaume Connesson doit partir pour un examen de choristes à la Sorbonne. Il est temps de quitter cette atmosphère si particulière, ce partage de passion, cette nourriture spirituelle qu’est la création… J’y ai pris goût… Et vous ?

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